A paraître bientôt: Langues et littératures, N°23 --- Safara, N°16 --- Gradis, N°3 --- Geraha N°3

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Résumé

Terre anciennement islamisée et ouverte par la suite à la conquête coloniale française, la partie septentrionale du Sénégal communément appelée ″Fouta″ fut le théâtre d’un conflit de cultures et de civilisations relaté par Cheikh H. Kane à travers ses deux principales œuvres romanesques: L’Aventure Ambigüe et Les Gardiens du Temple. Par une approche comparatiste, cette étude tente de déceler en quoi l’islam et la modernité peuvent aller ensemble. Deux expressions à connotation civilisationnelle ″Foyer Ardent et école nouvelle″, semblent symboliser, d’une part, les facettes visibles de chaque culture et représenter, d’autre part, les deux visions diamétralement opposées en jeu. Des valeurs et idéaux défendus de part et d’autre, de même que les concepts de progrès et d’évolution véhiculés par cette rencontre de civilisations, imposent de fait une nouvelle lecture des réalités sociohistoriques du Continent. Dès lors, dans un monde en pleine mutation et pour éviter de ramer à contre-courant de l’histoire, quelle portée donner ici à l’opinion de l’auteur qui propose d’adopter le slogan « enracinement et ouverture » cher au poète président Senghor.

  

Abstract

Formerly Islamized and subsequently invadedby the French colonial conquest, the northern part of Senegal commonly called "Fouta" was the scene of a clash of cultures and civilizations narrated by Sheikh H. Kane through its two major novels: L’Aventure Ambigüe and Les Gardiens du Temple. Through a comparative approach, this paper seeks to show how Islam and modernity can go together. Two phrases, with a civilizational connotation, “Foyer Ardent et Ecole nouvelle” ("Burning Fireplace and New School") seem to symbolize, on the one hand, the visible aspects of every culture and,on the other hand, two main approaches totally opposed ; values ​​and ideals defended by each side, as well as the concepts of progress and evolution conveyed by the meeting of civilizations, do impose a new reading of the socio-historical realities of the continent. Therefore, in a changing world, and to avoid rowing against the tide of history, what scope can we give to the proposal of the author to adopt the slogan "rooting and openness",extolledby the late poet President Senghor.

 

     Les chercheurs s’accordent à dire que l’Islam a pénétré, dès le 11e siècle, l’Ouest de l’Afrique subsaharienne par le Tékrour [1], terroir d’origine de Cheikh Hamidou Kane ; et ce, grâce au commerce transsaharien. Depuis War Jabi[2],  premier souverain islamisé du Fouta, la société Diallobé bénéficiait déjà de son privilège d’aire géographique qui a toujours entretenu avec las almoravides d’abord, ensuite avec les grands empires soudano-sahéliens , des relations de d’alliance ou de vassalité. Ainsi, à la faveur de ces ″ brassages d’ethnies et de peuples, d’échanges de biens, de croyances, de mœurs et d’idées″ par l’entremise du fructueux commerce susmentionné entre les structures étatiques médiévales d’une part et l’Afrique du Nord d’autre part, l’empire théocratique du Fouta a su maintenir vivaces les vertus cardinales à travers les siècles.

     Compris comme système de vie proposé par le Créateur, l’Islam est vécu dès son apparition comme un dogme, conception du monde et civilisation. A ces croyances et concepts, par ailleurs universels, sont venues se greffer en Afrique des valeurs ancestrales  dont la plupart sont conformes au dogme islamique. Parmi ces valeurs, on peut citer le droit d’aînesse, la persévérance dans l’épreuve, la solidarité tribale, etc. Mieux, à travers l’histoire événementielle mouvementée de cette partie septentrionale du pays, ce creuset que représentait le Fouta fut exposé – et ce, pendant longtemps- aux aléas des alliances et influences, dictées généralement par le diktat de la raison du plus fort.

    C’est dans cette mouvance  que survint au XIXe siècle la pénétration coloniale occidentale, tous les royaumes furent démantelés et ouverts, de gré ou de force, à l’influence étrangère. Du coup, les nouveaux maîtres du Continent vont tenter d’imposer aux peuples vaincus leur manière de concevoir le monde, une nouvelle façon de vivre et de se comporter, et même de penser, bref une nouvelle civilisation, fille d’une nouvelle religion. Dès lors, nous allons assister à un conflit de cultures et de civilisations. Voilà un des points sur lesquels Cheikh Hamidou Kane s’est appesanti dans l’Aventure Ambiguë et les Gardiens du Temple et qui constitue la trame de notre problématique. Nous tenterons dans cette perspective de présenter le contexte de production des deux œuvres romanesques dans ses différentes composantes sociales pour mesurer l’ampleur et les enjeux de ce conflit de cultures. Ensuite, nous essayerons d’étudier brièvement la représentation de l’Islam et celle de la modernité dans les deux romans.

 

 1. Contexte de production: rencontre de civilisations

Nous sommes là en présence d’un pays des Dialobé fortement islamisé face à un Occident dominé par le culte du matériel. Ce face-à-face est symbolisé d’une part par le Foyer Ardent qui est en quelque sorte la raison d’être du maître Thierno et d’autre part l’Ecole Nouvelle qui incarne le triomphe du matérialisme occidental. L’Aventure Ambiguë présente une société foncièrement traditionnelle et fortement ancrée sur des valeurs représentatives de trois entités à savoir: l’aristocratie, le pouvoir temporel et la religion. Ces trois mémoires collectives respectivement symbolisées par la Grande Royale, le Chef des Dialobé et le Maître d’école coranique, sont appelées  à se concerter pour harmoniser leurs positions car le problème de  la scolarisation  en langue française ainsi posée risque même d’ébranler leur société. Ainsi, il y va de la survie de leur communauté qui leur est chère. L’adjectif ″ nouvelle ″ accollé à l’école des Blancs est perçu différemment par les deux parties en conflit ouvert.

Selon la Métropole, ce qualificatif implique des valeurs et idéaux que  l’Occident  veut inculquer aux jeunes Africains sous la couverture d’une prétendue mission civilisatrice. Convaincu de la capitulation du monde traditionnel devant la civilisation matérialiste, le chef  des Dialobé avait bien raison d’avoir une certaine inquiétude en affirmant: ″Si je leur dis d’aller à l’école nouvelle, ils iront en masse. Mais apprenant, ils oublieront aussi. Ce qu’ils apprendront vaut-il ce qu’ils oublieront.″[3]  Sous l’effet de la contrainte, ils acceptent d’envoyer leurs enfants à l’école nouvelle. Mais ils prennent leurs précautions en s’entourant de garde-fous. A cet effet, l’un des représentants de la société Dialobé dit: ″ Il est certain que l’école apprend (…) à construire des demeures solides pour les hommes. [Mais] il faut sauver Dieu à l’intérieur de ces demeures.″

Dans une réponse à Maryse Condé qui date de 1974, Cheikh H Kane avait bien raison d’affirmer que: ″ Les personnages sont en quelque sorte les porte-parole de ce conflit des cultures.″ Ce fait transparait clairement dans les différentes positions défendues de part et d’autre. Deux conceptions du monde diamétralement opposées s’affrontent dans un contexte colonial favorable aux tenants du prétendu ″progrès″. A ce niveau, l’on devrait relativiser un peu ce terme et se poser deux questions: Progrès par rapport à quoi ? Et quelles sont les finalités de ce progrès ? Peut être en essayant de répondre à ces deux interrogations, un éclaircissement pourrait être apporté à ce dilemme. Dans l’entendement des Occidentaux, le concept de progrès  signifie accéder à une certaine aisance matérielle, bâtir une civilisation matérielle prospère, le tout dans un bien-être visible et palpable.

Jugé à l’aune islamique ce concept renvoie ipso facto à la progression spirituelle du disciple dans sa quête permanente de Dieu. Ce désir de rapprochement de son Créateur  n’est possible que par le biais d’un Murabbî (Maître) maîtrisant les arcanes de la Spiritualité, c’est- à-dire  les tenants et les aboutissants de cette discipline ayant pour objet la relation verticale reliant l’être humain et Dieu. Les finalités n’étant pas les mêmes, l’on ressent une perception contradictoire qui engendre chez les purs conservateurs un sentiment d’immense frustration et un désir de fidélité à leur propre culture. Pourtant un autre groupe représentatif de la société Dialobé accepte, malgré lui la modernisation. Cheikh Hamidou Kane a joué un véritable rôle de régulateur social, conscient qu’il est, des maux de sa société. En effet, cette prise de conscience fut enclenchée par le problème de l’acculturation. Celle-ci a accouché d’un roman l’Aventure Ambiguë  et plus tard d’un autre les Gardiens du Temple. Ces deux ouvrages du romancier reflètent l’état d’âme d’un peuple à qui tout a été nié jusqu’à son existence même en tant que  genre humain.

Et à chaque étape décisive de l’évolution de ce peuple correspondait un type de roman. Au contact d’une civilisation ou d’une culture étrangère, l’homme noir, ayant retrouvé sa dignité, a toujours été rebelle à toute forme d’assimilation. Il a toujours su faire preuve de génie créateur qui peut se résumer par une capacité de maîtrise de soi, d’assimilation et de dépassement. Les exemples abondent dans ce sens. Il suffit, pour s’en convaincre, de citer quelques auteurs africains voire sénégalais qui se sont affirmés tant en littérature française qu’en littérature arabe[5]. Et pourtant, ni la langue française, ni la langue arabe  ne sont citées dans le registre des langues locales. Ces deux langues ont été les supports et les véhicules de deux civilisations.

De cette logique ressort l’universalité de l’Islam, patrimoine vivant et commun de tous les musulmans éparpillés dans tous les coins du Cosmos. Quant à la langue française, elle nous est parvenue par l’entremise de la colonisation. Celle-ci se trouvait  généralement  investie d’une mission civilisatrice ayant comme cheval de bataille l’introduction de la modernité dans les sociétés ainsi colonisées. Sur ce, nous allons tenter d’étudier à travers les différents personnages, comment l’islam et la modernité sont représentés dans les deux romans de Cheikh Hamidou Kane à savoir: l’Aventure Ambiguë  et les Gardiens du Temple.  

  

2. La représentation dans les deux romans

2.1)  Dans l’Aventure Ambiguë

Dans ce roman, deux principaux personnages incarnent la défense de l’Islam à savoir Maître Thierno et Samba Diallo. Le premier est le chef spirituel incontestée de cette contrée ; le second son disciple préféré  sur qui il fonde beaucoup d’espoir . A titre illustratif, le maître à l’endroit du disciple: ″ Tant qu’il vivra avec Dieu, cet enfant, ainsi que l’homme qu’il deviendra, pourra prétendre aux niveaux les plus élevés de la gradeur humaine.″ Dès les deux premiers chapitres, l’auteur répertorie des valeurs de vérité qui  ont pour noms:

  • Sacralisation des écritures saintes (sévérité pour une prononciation correcte du verbe divin).
  • Présence de la spiritualité (ascétisme voulu).
  • Récurrence du nom de Dieu dans les deux premières pages du Chapitre II.
  • Cosmologie avec l’évocation d’Azraël, ange de la mort.

 

En tant qu’homme de Dieu, toute la vie du maître Thierno est consacrée au Créateur et tournait autour des valeurs susmentionnées comme le stipule clairement le verset 51 de la sourate 56 selon lequel les humains, dans leur totalité, ne sont crées que pour adorer Dieu. « Je n’ai créé les humains et les djinns (génies)  que pour qu’ils Me  vouent une adoration exclusive. » Selon Cheikh Hamidou Kane, la profession qu’exerce Thierno avec passion  depuis quarante ans est  «  d’ouvrir à Dieu l’intelligence des fils de l’homme. » Ainsi, sa préoccupation  constante serait de se départir de toute contingence matérielle « chape lourde de ses soucis quotidiens »  afin de pouvoir rendre efficient  « l’élan de sa pensée à Dieu ». Ses qualités d’ascète se reflètent même dans les champs auxquels il n’y consacre que: « le strict minimum de son temps et ne demande à la terre plus qu’il ne faut pour sa nourriture extrêmement frugale, et celle de sa famille ».

Thierno s’inscrit donc dans la lignée des grands mystiques du Fouta tels Almamy Abdul Kader Kane (mort en 1807) et El Hadj Umar Al Futî  (1794- 1864) qui  privilégiaient  le spirituel sur le temporel tout en ne négligeant  pas  leur part dans ce monde. Le verset 77 de la sourate 26 du Coran nous invite à préparer l’au-delà à partir de ce monde terrestre dont la fin est inéluctable. Les œuvres de bienfaisance et actes d’adoration engrangés ici-bas peuvent être multipliés ou décuplés par une simple grâce provenant de la miséricorde divine. Donc, fort de ce constat, un juste équilibre entre la matière et l’esprit est exigé à l’être humain pour mériter le califat de Dieu sur terre. Ce sont ces genres d’hommes qui, plongés dans leurs méditations ou écoutant attentivement le livre saint des musulmans sentent leur cœur se tranquilliser.Nous baignons toujours dans la sphère coranique qui confirme cette assertion [6] en rappelant en substance que le cœur du vrai croyant s’apaise et sa foi se fortifie à l’évocation du verbe divin. 

  

2.1.2)  Maître Thierno et le concept de la violence dans l’Aventure Ambiguë.  

            Certains critiques littéraires taxent Thierno d’être un maître particulièrement violent. Les Occidentaux en ont été choqués et n’ont pas manqué de traiter cet aspect de l’éducation traditionnelle islamique sénégalaise en parlant de fanatisme. Qu’en est –il exactement ? Dans ce contexte précis, avant de porter un jugement de valeur sur Thierno, il faudra saisir sa fonction dans la société des Diallobé.  Il est effectivement le chef spirituel de toute cette localité. Sous ce rapport, il a un rôle sacerdotal à assumer à savoir enseigner la parole divine et la préserver de toute sorte d’altération. Et conscient de cette noble mission, magnifiée par le Coran[7], Maître Thierno ne pouvait qu’être plus exigeant à l’endroit d’un simple serviteur privilégié par le destin – réelles dispositions intellectuelles - et sur qui il nourrissait beaucoup d’espoir. Malgré ce comportement qu’aucun autre personnage du livre ne juge défavorable, Samba Diallo reste le disciple préféré du maître.

      A la page 33, Cheikh Hamidou Kane nous dit: Il l’aime ″ comme jamais il n’avait aimé un disciple.″ Qualifier ce comportement de ″fanatique″ nous semble un peu exagéré car  le constat suivant semble prouver le contraire. Certains instituteurs de l’école française à l’époque coloniale et même postcoloniale agissaient, à quelques variantes près, de la même manière à l’endroit de leurs élèves avec le consentement  de leurs parents. Il en est de même lors de la formation militaire pendant laquelle le risque de décès fait partie des clauses de l’enrôlement. Pourtant, tous ces agissements ne sont pas traités d’excessifs. Dès lors, les loger à la même enseigne ne serait pas du tout injuste. Seul le résultat comptait. Les anciens élèves et militaires, bien corrigés et bien formés, sont présentement aux commandes de nombre de pays africains: les uns au plan temporel et les autres au plan spirituel.  

      Le châtiment corporel a toujours fait partie des méthodes ou moyens d’éducation des sociétés africaines traditionnelles. Cela est un fait indéniable. Les maitres d’école coranique l’ont peut-être hérité de cette tradition séculaire. Un adage bien connu ne dit-il pas: ″ Qui aime bien châtie bien″. Beaucoup d’autres aspects de l’Islam se reflètent à travers la personnalité de Thierno. Nous pouvons en citer l’humilité. Il refuse de se prendre pour un prophète[8] car, en Islam, quelle que soit son érudition, le serviteur reste soumis à une hiérarchisation voulue par le Créateur. Et nul ne peut, en aucun cas se surévaluer. D’abord, les êtres  choisis, élus et appelés prophètes chargés de transmettre le message divin. Leur mission, circonscrite dans une sphère terrestre déterminée, se réduisait uniquement à la transmission ; le pouvoir de guider dans la voie de la félicité ne relevant que du Divin.[9]

        Ensuite, les saints et les intellectuels (ulémas) se positionnent à la deuxième place comme héritiers de la Prophétie avec comme leitmotiv pour les premiers d’éveiller les consciences et de raviver les cœurs et âmes endoloris et les seconds d’attiser la vivacité et la virtuosité de l’esprit et de l’intellect impliqués dans le social. De concert, ce groupe est chargé de mener l’humanité vers  l’épanouissement souhaité. Et au bas de l’échelle se trouvent le commun des mortels, le citoyen lambda invité à suivre les directives et recommandations des hommes de lettres et éveilleurs de conscience susmentionnés. Ainsi, conscient de sa grande responsabilité en tant que représentant de Dieu sur la terre des Diallobé, Maître Thierno est toujours resté humble. C’est la raison de son déplacement pour aller voir le chef et lorsque la délégation est venue le consulter, il répond: ″ Je ne dirai rien (…) car je ne sais rien (…) Gens des Diallobé, je vous jure que je ne sais rien de semblable. Autant que vous, je voudrais savoir.″ [10]   

     La modestie transparaît visiblement à travers cette réponse. Véritable élément régulateur dans sa société et incarnant au plus haut point les valeurs de l’Islam, l’auteur n’a pas caché son admiration à son endroit: ″ Il est l’un des personnages qui me sont les plus chers.″ Et la controverse suscitée par la question de l’école nouvelle pourrait se résumer par une opposition symbolique entre:

  • D’une part ″la main″ qui représente l’Occident et sa technique consistant à ″ lier le bois au bois″,
  • D’autre part ″l’esprit″ qui donne l’image de l’Afrique et de ses valeurs.

 

Au milieu de cette controverse, Maître Thierno a fait preuve d’esprit de synthèse en affirmant: ″Il faut construire des demeures solides pour les hommes [ce qui renvoie à la main] mais il faut sauver Dieu à l’intérieur de ces demeures [ce qui renvoie à l’esprit]. Cheikh H. Kane l’a bien stipulé: ″ Lorsque la main est faible, l’esprit court de grands risques car c’est elle qui le défend. Mais aussi l’esprit court de grands risques lorsque la main est trop forte.″

      Là, un problème de conception du monde se pose. En effet, deux façons diamétralement opposées de concevoir la vie constituent les deux volets de la confrontation. Le Diallobé est profondément religieux. Les positions de Thierno et de Samba Diallo le prouvent. C’est à Dieu qu’il dédie sa vie et son action. Le disciple affirme: ″ Moi, je ne combats pas pour la  liberté, mais pour Dieu.″[11]  Mieux encore, il ajoute: ″ Je crois que je préfère Dieu à ma mère. ″[12] C’est là, selon les tenants de la Mystique musulmane, l’accomplissement total de l’aspirant d’une voie autorisée. L’amour accordé au Prophète Muhammad doit avoir le dessus sur toute autre considération, même filiale. En somme, toute la vie de ces deux personnages se fonde sur la foi en Dieu.

     A l’opposé, nous avons l’occidental qui ne croit qu’en lui-même et en son action pour améliorer ses conditions d’existence. En somme, il ne se sent pas lié par ce qu’il considère comme une contrainte majeure à son épanouissement à savoir la croyance en la vie dernière. Selon le Chevalier à la page 33: ″ L’Occident (…) a  commencé timidement par reléguer Dieu ″entre guillemets″. Puis deux siècles après, ayant acquis plus d’assurance, il décréta: ″Dieu est mort″. ″De ce jour- là, date l’ère du travail frénétique.″ Dans ce sillage, nous constatons que la pensée est submergée de part et d’autre par le doute cartésien et le rejet de Dieu par Nietzsche. L’artificiel et le matériel semblent dès lors prendre la place de la sérénité et de la quiétude spirituelle dans certaines sociétés africaines. C’est ce qui va nous amener à nous intéresser au second roman de Cheikh H. Kane: les Gardiens du Temple.   

  

2.1.3) Représentation dans les Gardiens du Temple.   

     Le ton des Gardiens du Temple avait été annoncé par la voix du Chevalier[13] qui affirmait en substance que dans le monde contemporain tous les hommes sont liés en ces termes: ″ Nous n’avons pas eu le même passé, vous et moi, mais nous n’aurons  le même avenir rigoureusement. L’ère des destinées singulières est révolue. Nul ne peut vivre de la seule préservation de soi.″ Ainsi, la synthèse des deux civilisations apparait donc comme une nécessité inéluctable. Beaucoup d’Africains, ayant suivi à peu près le même cursus que Samba Diallo, peuvent être amenés à se demander si l’homme peut concilier la croyance et l’activité scientifique. Et au-delà des problèmes de développement auxquels les pays africains doivent faire face et, des nombreux défis à relever, Cheikh H. Kane s’inscrit dans une logique de continuité quant à la problématique spiritualité/modernisme.

       Ce manque de rupture semble être apparent surtout dans les trois premiers chapitres du roman. Dès l’entame, l’auteur dresse un tableau captivant dans lequel le lecteur, avide de spiritualité, se sent très à l’aise et peut-être poussé à s’en délecter car, à côté de quelques données astrales (Cosmos, étoiles, etc.) nous constatons la récurrence du jeu lumière/obscurités[14] qui constitue une des clefs de voûte du Coran. Ce livre est conçu par le Créateur afin de servir de phare permettant au musulman de quitter les eaux tortueuses de la déchéance vers la voie lumineuse de la félicité. Selon la perspective islamique, la volonté divine créatrice se fondant essentiellement sur certaine dualité-complémentarité (nuit-jour ; ciel, terre ; homme, femme, etc.) suscite une profonde réflexion sur le sens de la vie sur terre. Ce panorama spirituel si fascinant est teinté quelquefois d’une note traditionnelle. L’auteur fait, à ce propos, une invite à l’Africain qui, selon lui, doit être ancré dans ses valeurs nourricières avant de s’ouvrir à l’extérieur surtout dans ce milieu halpûlareen. Cela montre que la guitare a bien sa place dans la société Diallobé.

       Cette mention rejoint la position de certains mystiques pour qui les notes musicales accompagnées de textes bien mûris, argumentés et défendant une noble cause sont en mesure de procurer à l’âme et au cœur un adoucissement. Ce baume va permettre à l’être humain longtemps soumis à des exercices de mortification et d’ascétisme de se ressaisir afin d’être plus opérationnel pour l’adoration divine. Ce genre de musique sacrée est toléré et même parfois encouragé par certains ulémas soufis modernes à condition qu’elle soit débarrassée de tout ce qui obscène ou dépravateur. Dans cette même perspective, un autre constat s’impose. Sur le plan onomastique, c’est dans ce roman que nous connaissons le vrai nom de  Thierno de l’Aventure Ambiguë. Il s’agit de Thierno Ahmad Baaba Baal qui constitue un repère de la société Diallobé. Il sera remplacé par Thierno Seydou Barry qui appartient, lui, à la seconde génération formée par la première et s’inscrit dans ″ la chaine continuée des maîtres des Djallobé.

     Et c’est bien Cheikh H. Kane dit de lui ″qu’il était habité par une joie et un optimisme qui inspiraient confiance ″ malgré″ son exigence et sa rigueur ″. Ce successeur de maître Thierno de même que Salif Ba, sorte de réincarnation de Samba Diallo, bien que profondément attachés au dogme, semblent être plus réceptifs à l’influence étrangère. A ce propos, face au reproche de Farba Mâri à l’endroit de Salif Ba  de manger comme les Blancs, le nouveau maître des Diallobé donne une réponse nuancée à savoir: ″ Farba a raison d’aimer à manger comme il le fait à présent, mais pour parler comme lui, je trouve qu’il aurait tort de ne pas ″ gouter″ à d’autres manières de manger, si elles ne sont pas illicites selon la loi de Dieu.″ La lancinante problématique de l’assimilation ou  de la modernité des comportements se pose. Face à cette situation, les positions trop tranchées sont à écarter. C’est la raison pour laquelle celle du nouveau maître des Diallobé reste salutaire car tant que le crédo n’est pas écorché, l’adaptation à la nouvelle situation est acceptable.

        D’autre part, bien abreuvé aux deux sources négro-africaine et islamique, Salif Ba se positionne comme un agent de développement devant participer à l’épanouissement de sa société. Ainsi, nous le voyons dans son statut de jeune ingénieur agronome fraîchement revenu d’Europe, s’impliquer dans des projets à caractère communautaire ; et cela, dans son terroir d’origine[15]. L’auteur dit qu’il tenait fermement à appliquer un certain nombre de préceptes et principes dont  toute une génération d’intellectuels se proclamait adepte. De la théorie, il faut maintenant passer à la pratique. Par exemple, il était partisan d’une ″ grande politique de petits aménagements″ par préférence aux réalisations gigantesques. Il se voulait ″ le bâtisseur d’un monde nouveau ″ selon les termes de l’auteur. Aussi, à la faveur des changements bénéfiques introduits et constatés dans le vécu quotidien du peuple diallobé, la position du nouveau maître Thierno Saïdou Barry rejoint celle de son prédécesseur à savoir ″ sauver Dieu à l’intérieur de ces demeures.″

      Il dit à ce propos[16]: ″ S’il ressort que les Blancs, indéniablement, sont d’une mesure sans égale dans l’art de rendre le monde utile à l’homme, nous devons nous mettre à leur école car Dieu ayant fait de l’homme son vicaire ici-bas, le monde doit être aménagé à son service. Soigner les hommes, les nourrir, les vêtir, les protéger, sont œuvres pies.″ Le maître ajouta: ″ Plus efficacement cela est fait, plus aisément l’homme peut s’ouvrir à Dieu.″ Dans cette perspective, Cheikh Hamidou Kane termine le paragraphe en soulignant  l’importance de l’homme et des valeurs qui lui sont intrinsèques en affirmant que: ″ L’homme a besoin de l’homme. L’homme est le remède de l’homme… Les biens matériels ne sont que des moyens destinés à combler ce besoin essentiel que l’homme a de l’homme.″[17]

     A la question d’un possible développement avec ou sans Dieu, les réponses des représentants de la société Diallobé laissent percer, en filigrane, beaucoup de versets coraniques paraphrasés ou commentés. A la question posée par Farba de savoir: ″ Pouvons-nous acquérir le savoir-faire des Blancs tout en nous préservant de leurs travers ? La réponse du maître Thierno a été claire: ″ C’est ce que je crois et que j’espère.″ Cette réponse est très explicite. Elle est teintée d’un fonds religieux de croyance et d’espoir, deux concepts qui n’ont pas la même connotation dans la sphère occidentale. Ce sera le même son de cloche lorsque chacun devait donner sa vision du développement. Thierno Saïdou et Farba réaffirmeront leur conception en ces termes: ″ Pour les Diallobé, le monde qui sera le Monde Commun, sera placé sous le regard et la garantie de Dieu ou ne sera pas.″ Et le maître de confirmer: ″ Il n’est, pour les Diallobé, pas de monde sans Dieu.″[18]     

       Il poursuit son analyse en disant à la page 53: ″ En notre qualité de créatures de Dieu, nous, les Diallobé, avons le devoir, qui nous est prescrit par Lui, de ne pas négliger notre part de ce monde comme le stipule le verset 77 de la sourate 28 ( Le Récit). L’auteur termine ce chapitre en soulevant un problème sensible et d’une brulante actualité à savoir les politiques de population en Afrique. Comme nous le savons tous, les idées malthusiennes ont entrainé et ce, à l’échelle planétaire, une crainte de surpopulation. Les politiques découlant de cette vision appliquées à la lettre entrainent des conséquences sur l’économie, sur un déficit de population jeune chargée de prendre la relève afin de relever des défis portant sur une vision prospective. L’auteur, tout en acceptant de préserver certaines valeurs, est favorable à une  ouverture sur l’extérieur. Dès lors, il rejoint l’idée chère au poète président Léopold Sédar Senghor: enracinement et ouverture.

        Il poursuit aux pages 53-54: ″ Nous devons persévérer dans ce compagnonnage, et ce, d’autant plus, ainsi que tu l’as observé Salif, que nous sommes, Dieu merci, plus nombreux aujourd’hui que du temps que vivait Samba Diallo.il en est de même d’ailleurs dans tous les pays de l’Univers. Il semble cependant percevoir de la part de Salif la crainte que cet accroissement des hommes ne conduise à un épuisement du patrimoine.″  L’auteur termine par ce propos: ″ S’ils adviennent, la pénurie et le désordre ne peuvent naitre que de notre incapacité à exercer de la façon qu’il faut le vicariat que Dieu a confié à l’homme sur l’Univers.″

 

Conclusion

     La lecture de ces deux romans nous a permis de mesurer à sa juste valeur l’impact bénéfique voire salutaire du Foyer Ardent sur l’auteur. De nombreuses expressions à connotation coranique telles que ″ éclairer le cerveau, apaiser le cœur, vicariat de Dieu″ émaillent ses textes. Tout jeune musulman ayant suivi à peu près le même itinéraire que le héros de l’Aventure ambiguë  ne peut se perdre dans les dédales si fascinants de son style. Mais il risque d’être confronté aux mêmes problèmes. C’est pourquoi les turcs, recevant Cheikh Hamidou Kane à Istambul, avaient raison de voir  en lui ″un être universel″ car, eux aussi, ils s’identifient à Samba Diallo. Ayant les mêmes convictions religieuses, et ayant aussi suivi, à quelques variantes près, le même processus d’évolution, ils ont partagé avec lui les mêmes questionnements, les mêmes inquiétudes découlant de la rencontre de deux cultures.

    Heureusement, l’auteur a proposé dans les Gardiens du Temple une réponse prônant, à l’image de son ami Senghor, une sorte de symbiose des cultures et des civilisations, une sorte de coexistence d’une modernité voulue et d’une tradition vitale et vivace. Cheikh H. Kane se demande souvent: ″ Au banquet de l’Universel, qu’apportons-nous, nous autres Africains ?″ Dans un article du Journal le Monde du 09 Février 1996, Eric-Fottorino disait: ″ Cheikh Hamidou Kane continue à sa manière d’inventer un nouvel homme africain, un homme décomplexé, guéri du sentiment de perte hérité de la traite et de la colonisation, un homme qui croit à son histoire.″ La lecture de cet article nous révèle un Cheikh H. Kane profondément attaché à son amour ancestral qui le lie au troupeau. Pour preuve, dit l’auteur de l’article, il s’est allié avec la modernité la plus avancée, transfert de technologie: c’est-à-dire l’implantation d’embryons de vaches américaines sur le maigre cheptel de son pays. C’est toute la leçon de son aventure, prendre chez l’autre ce qu’il sait de mieux pour y trouver la condition de sa propre survie. Cheikh H. Kane donne ici l’image d’un Africain fortement enraciné dans ses valeurs et ouvert à la modernité et prônant un islam pacifiste loin des nouveaux courants ″islamistes″ dont la violence semble être un crédo contraire aux idéaux de l’islam originel.

 

Bibliographie

  • Samb, Amar. Contribution du Sénégal à la littérature d’expression arabe. Dakar: Ifan, 1972.
  • Kane, Cheikh Hamidou. L’Aventure Ambiguë. Paris: Julliard, 1961.
  • Kane, Cheikh H. Les Gardiens du Temple. Paris: Stock, 2004.
  • Ba, Amadou Hampaté. Vie et enseignement de Tierno Bokar. Le Sage de Bandiagara. Paris: Editions du Seuil ,1980.
  • Foucault, Michel. L’archéologie du savoir. Paris: Editions Gallimard, 1969.
  • Touraine, Alain. Critique de la modernité. Paris: Fayard, 1992.
  • Tazi, Abdelwahab Saoud. L’islam, la modernité et l’Occident. in www.marokko.net/info/publikationen (page consultée le 19 Novembre 2013.)



[1]Le Tékrour représentait à l’époque coloniale toute cette région nord du Sénégal frontalière du Trarza mauritanien  et  enjambant sur le Mali et la Guinée.

[2]Cf Samb, Amar. Contribution du Sénégal à la littérature d’expression arabe. Dakar, Ifan, 1972, p 9.

[3]Cf: Cheikh Hamidou Kane. L’Aventure Ambiguë. Paris. Julliard.1961, p

[4] Ibid, p

[5]Les différentes écoles littéraires du Sénégal citées dans la thèse du Professeur Amar Samb sus mentionnée  sont révélatrices de la valeur de ces hommes de lettres.

[6]Cf Sourate 12 ( Le Tonnerre) Verset 28  et Sourate 8 ( Le Butin) Verset 2.

[7]Sourate 15 ( Al Hijr) Verset 9: ″ En vérité, c’est Nous qui avons fait descendre le Coran, et c’est Nous qui en

  sommes gardien″.

[8]C.H.Kane. L’Aventure Ambiguë. Ibid. p 46.

[9]Sourate 28 (Le Récit), Verset 56.

[10]L’Aventure Ambiguë. Op cit, pp 95-97.

[11]C.H.Kane. op cit, p154.

[12]Même référence, p 156.

[13]Op cit, pp 92.

[14]Coran: Sourate 5 (La Table servie), Verset 16 ; Sourate 14( Ibrahim), Verset 1.

[15]Cf. C.H.Kane. Les Gardiens du Temple. Paris: Stock, 2004, p 16.

[16]Même référence, p 48.

[17]Ibid. p 49.

[18]Ibid. p 52.